23 ans au Québec
Pour moi, comme pour la grande majorité des gens de ma génération, le Québec est un peu la mère que l’on a laissée derrière, lorsqu’on est parti découvrir le monde. Nourris en son sein, trop confortable pour avoir eu besoin de questionner notre état, on la sait toujours à notre disposition en cas de besoin, présence tacite en nos veines, et si on lui a tourné le dos, pour mieux nous ouvrir à ce qui l’entoure, c’est parce qu’on ne l’a jamais sentie en danger. On sait qu'elle fut mal mariée, que le beau-père l’a maltraitée au début de leur relation, en parvenant toutefois toujours à manipuler sa peur d’avoir à s’arranger seule et réussir à étouffer ses quelques crises, qu’il a cependant quelque fois « dû » restreindre du revers de la main. Mais dans cet éternel conflit, qu’avons nous à dire, nous, petites pouces ignares et arrogantes, surtout que maintenant, du moins depuis ma naissance, il nous couvre de cadeaux, lui et son grand frère du sud, un modèle masculin fort, le supplément au charme irrésistible nécessaire à notre carence de confiance en nous, le substitut idéal à ce père biologique, ce géniteur lâche et pusillanime, embourbé dans son orgueil, qui nous a abandonné dès que la situation s’est corsée ; il n’avait jamais vraiment voulu de nous de toute façon : trop de responsabilités pour des bénéfices insuffisants à sa personne.
Je me suis donc laissé éduquer par l’oncle par alliance, incapable de croire en les tentatives identitaires désespérées de ma mère, pour la simple raison qu’elle-même se révélait incapable d’y croire complètement. Très vite, c’est mon oncle qui m’a entraîné dans le monde. C’est sa culture à lui que j’ai connue. J’ai écouté ce qu’il écoutait, regardé ce qu’il regardait, l’ai suivi dans son mode de vie carnivore, mais lentement, son discours a commencé à sonner faux à mes oreilles, et un chant dont l’origine ambiguë semblait vouloir me tirer des larmes de nostalgie s’est levé derrière mes tympans. Pour la première fois en une courte vie de consommation musicale, j’ai eu envie de chanter. J’ai eu envie de chanter ce refrain qui coulait dans mes veines, au rythme de ma propre mesure du monde.
Mais quand je l’ai fait, mon oncle par alliance m’a regardé comme une fausse note, et j’ai compris qu’à moins d’être en tout et pour tout son reflet exact, je n’aurai pas ma place auprès de lui. Je m’en suis donc détourné, et suis retourné chez ma mère. Et c’est en la voyant, c’est en la regardant pour la première fois, avec mes yeux à peine éclos, que j’ai compris que ce refrain qui m’habitait n’était autre que l’hymne séculaire que me chantait, par la bouche de ma mère, tous ceux qui, deux cent cinquante ans durant, ont dû, comme moi, devenir leur propre père, se transmettant, génération après génération, l’innocence de l’enfance immémoriale dans laquelle nous avons tous baigné, et que nous devrons continuer à défendre, notre vie durant, pour tous ces futurs enfants qu’engendrera le Québec, notre Mère Patrie.
Et ce que je vois, donc, dans cette journée, c’est la chance de mon baptême fleur-de-lysé, je vois la chance de me plonger, ignare, dans cette fontaine de langage qui raconte ma naissance, mon stigmate, et ma survie, de me faire éponge, et de laisser, suintantes, les marques digitales de mon sacrement.
Jocelyn Martel-Thibault