De bien des lèvres se sont échappés de fiers souffles qui n’ont pas manqué de faire tourner le moulin grandiose mis pour que, pendant vingt-quatre heures, s’envolent les paroles québécoises. Alors que le coup d’envoi du Moulin à Paroles est lancé depuis déjà quelques heures et qu’à l’instant-même les spectateurs chantonnent les vers de la chanson « Marie Calumet », c’est une frénésie tranquille qui est palpable dans la zone de préparation qu’occupent lecteurs et organisateurs, sereins devant l’idée de laisser échapper la brise des souvenirs, le vent des idées, la rafale de l’appartenance.
À mon arrivée en cette aire retirée, déjà on me souhaite la bienvenue chaleureusement. À l’extérieur, j’entends qu’on est à la recherche d’Emmanuel Bilodeau ; au centre de la pièce, Robert Lepage échange nonchalamment avec un collègue. Moi qui pensait témoigner d’un rythme de lecture incertain, je suis agréablement étonnée ; les textes s’enchaînement méticuleusement, que le ton soit narratif comme celui de Gilles Pellerin lisant Papineau, ou folklorique et familier comme la chanson à répondre interprétée à pleins poumons par Conrad Gauthier.
Constamment on vient consulter la liste chronologique des textes qui vont être lus ; à cette heure précise, on en est au chapitre 8 – 1870, comme le signale le régisseur. « Avec la révolution industrielle, on remarque que les canadiens sont en train de semoderniser ! », lance-t-il. « Ils oscillent entre modernité et tradition, entourés de leurs familles nombreuses ; ça c’était entre quinze et vingt enfants – pas de péridurale ! Et ils ne se plaignaient pas », glisse-t-il moqueusement.
Bientôt 6 heures que la parole souffle ; encore dix-huit à venir. Je me sens étrangement à mon aise mais tout de même impressionnée à travers tous ces visages familiers ; je remarque d’ailleurs France Castel à quelques mètres de moi qui se questionne quant au moment où elle pourra lire le texte qui lui a été confié. Et comme j’en suis à taper ces derniers mots, Gilles Pellerin vient me saluer et Jean-Yves Fréchette s’enquiert des avancements du projet – le reste est donc à suivre…
Tous ceux et celles qui ressentent cet amour du Québec sont invités à venir, avec nous, partager la vie éphémère de cette anthologie qui porte dans sa diversité, ce que nous avons été, ce que nous sommes et ce que nous rêvons d’être.
* Brigitte Haentjens
Le Moulin à Paroles convie la population à un événement rare : celui de la rencontre entre cent lecteurs venus de différentes sphères de la société québécoise et près de cent cinquante textes jamais réunis dans un même corpus. C’est dans la rencontre entre ces deux forces que Le Moulin à Paroles prend tout son sens.